Covid-19 en Afrique : n’oubliez pas ceci dans vos pronostics ! (Série Covid-19)

COVID-19 “l’Afrique aura bientôt des cadavres gisant dans les rues”

eMelinda Gates

C’est ainsi que s’alarmait d’un ton attristé Melinda Gates, épouse de la deuxième plus grosse fortune de notre planète dans une interview accordée à CNN(voir ici). Investie en Afrique depuis des années au travers de sa fondation, elle relevait l’impossible respect de la distanciation sociale, et l’inexactitude des données portant sur  la propagation du virus sur le continent. C’est aussi dans cette perspective alarmiste que les journaux européens et les spécialistes de l’OMS soutiennent quasi-unanimement que « l’Afrique doit se préparer au pire »(1).

Néanmoins, pour le moment, la courbe africaine de contamination ne suit pas les mêmes proportions que celle de nombreux pays européens à des stades similaires. Bien que moins touchée que le reste de la planète – du moins à ce jour – l’Afrique demeure l’objet de sombres pronostics. En effet, des doutes justifiés planent sur les chiffres présentés par les gouvernements africains.


… Les principaux éléments qui sous-tendent les analyses alarmistes

Situation en Afrique au 15 avril (2):

  • 52 des 54 pays concernés
  • 894 décès & 16.744 cas confirmés

L’impossible arrêt de l’économie pour un confinement total. Comme le relevait Melinda Gates, du fait des fragilités économiques, de nombreux pays ne pourront confiner leur population. En effet, le confinement est une mesure barrière, radicale, qui permet de respecter la distanciation sociale préconisée pour lutter contre la propagation du virus. En cas de confinement total, l’éventuelle crise sanitaire pourrait s’accompagner d’une sérieuse crise économique avec de lourdes conséquences sociales et sécuritaires.

Le difficile décompte des décès. Cette réserve est d’autant plus justifiée que l’opération s’avère difficile, même dans les pays dits développés; malgré des systèmes de suivi(suivi électronique des décès en France), voire de traçage de la population aboutis. A titre d’exemple, la Chine vient de rectifier son nombre total de décès en ajoutant 1290 morts initialement omis. Le nombre de décès a lui aussi été revu à la hausse en France, dès lors qu’ont été pris en compte ceux survenus en maison de retraite(EPAHD). Une autre inconnue est celle des personnes décédées sans diagnostic et ou isolées, qui échappent au décompte.

L’insuffisance d’outils de suivi du niveau de contagion. Comment suivre et maîtriser les foyers de contagion ? Là réside le défi dans cette « guerre ». Dans beaucoup de pays africains, il serait difficile ou même impossible de suivre avec précision cette donnée faute de moyens de traçage. Ce suivi est d’ailleurs très tatillon dans tous les pays qui n’ont pas opté pour le test massif de la population. 

La fébrilité des systèmes de santé africains. Elle s’illustre par le trop peu de ressources médicales, dont les tristes conséquences peuvent être exacerbées en période de pandémie. Ici on observe un manque en nombre suffisant de tests, respirateurs, hôpitaux, centres de santé, et même de professionnels de santé. Au Cameroun par exemple, on compte approximativement 1,1 médecin et 7,8 infirmières et sages-femmes pour 10 000 habitants selon l’OMS.

Les arguments ci-dessus confèrent de solides justifications à l’approche alarmiste. En dépit de leur légitimité, de prime à bord, on voudrait quand même leur reprocher d’attiser la peur dans un contexte déjà anxiogène. Comme le relevait un article du Point, nous observons ce qu’on pourrait nommer « la promesse catastrophique faite à l’Afrique » couplée d’un penchant, chez les analystes, pour « la surenchère alarmiste ». Ainsi, il y’aurait immanquablement à redire sur le choix des mots. Cependant, reconnaissons que face à l’urgence, les hyperboles et exagérations de tout genre peuvent contribuer, dans une certaine mesure, à alerter et accélérer les actions de ripostes et de prévention.


De la probable équation aux origines de l’approche alarmiste

En considérant l’évolution de la pandémie en Europe et en Chine, l’approche alarmiste poserait l’équation suivante: si les pays aux économies et systèmes de santé robustes, peinent à maîtriser et à suivre l’évolution de la pandémie; combien plus compliquée sera la tâche dans une Afrique composée quasi-principalement de pays très handicapés du point de vue économique et sanitaire(pour ne citer que ces domaines là). A titre d’exemple, Augustin Augier d’Alima fondateur de l’ONG d’action médicale ALIMA, opérant en Afrique, prédit ceci.

« En France on compte 7 lits en hôpital pour 1.000 habitants, 0,3 en Afrique de l’Ouest. Cinquante médecins pour 15.000 habitants dans l’Hexagone, 1 pour 15.000 au Burkina Faso. Chez nous on estime qu’il faut actuellement doubler la capacité hospitalière pour accueillir les personnes contaminées plus ou moins sévèrement. Là-bas il faudrait la multiplier par cinquante ! »(source)

C’est donc à juste titre qu’un récent article précisait que « les données de l’OMS sont notre seul indicateur de la progression de l’épidémie. On sait que malheureusement elle se diffuse en silence de façon massive sur le continent africain, sans que les chiffres ne l’indiquent encore. » France Info .

En considérant le principe de causalité, et en appliquant une échelle à la hauteur des effets du contexte africain, l’équation alarmiste actuelle pourrait ressembler à ceci:

L’impossible arrêt de l’économie pour un confinement total + Le difficile décompte des décès + L’insuffisance d’outils de suivi du niveau de contagion + La fébrilité des systèmes de santé africains = « Coronavirus : l’Afrique, bombe à retardement » Marianne


L’incomplétude de l’équation alarmiste

L’un de mes enseignants d’anthropologie avait coutume de dire qu’un point de vue est une vue à partir d’un point. En effet, en fonction du point où je me trouve je peux observer et apprécier le réel. Mais en général, il ne m’est donné d’approcher qu’une partie de celui-ci. De fait, mon appréciation des situations sera toujours quelque peu réduite à ce qu’il m’est donné d’observer depuis la perspective où je me situe.

Les analystes alarmistes européens et d’organismes internationaux, ne font pas exception à cette règle. Fort est de constater qu’ils n’apprécient la situation africaine qu’à partir de leurs contextes et de l’approche qu’ils ont de l’Afrique; en général vue d’ailleurs. Pour avoir une approche un peu plus complète, un déplacement de l’esprit vers le point où se situe l’Afrique enrichirait les pronostics.

Ainsi, nous questionnons l’approche alarmiste pour les uniques éléments mis à contribution dans son équation; en ceci qu’elle considère l’Afrique comme un tout homogène, du fait de certaines réalités communes qui masquent de nombreuses hétérogénéités. A ce propos, l’ancien vice-président de la Banque Africaine de Développement(BAD) Mohamed H’Midouche nous dit ceci:

« l’Afrique n’est pas un bloc unique et ceux qui l’approchent en ces termes, se trompent sur toute la ligne. Il n’y a pas une Afrique mais plusieurs Afriques. L’Afrique du Nord n’est pas l’Afrique de l’Est, ni celle de l’Ouest ou l’Afrique australe. Et même à l’intérieur de ces régions, vous avez une diversité linguistique – pays francophones, anglophones ou lusophones- et des systèmes juridiques et des niveaux de développement des systèmes bancaires et financiers différents ». (lire plus)

De plus, les éléments de contexte sociologique, démographique ou encore le niveau d’alphabétisation et la pénétration numérique, cruciaux dans la gestion du virus, sont constamment omis. Très important également, bien que sujet à railleries de tout genre, est à considérer la pharmacopée traditionnelle qui comprend l’accès à profusion aux antibiotiques naturels(Gingimbre, Aloe verra, Kinkiba) qui renforcent le système immunitaire.

L’équation proposée dans ce billet suggère: L’impossible arrêt de l’économie pour un confinement total + Le difficile décompte des décès + L’insuffisance d’outils de suivi du niveau de contagion + La fébrilité des systèmes de santé africains + éléments de démographie(population principalement jeune) + éléments sociologique(rapport à la santé, auto-médication légale, mode de vie communautaire) + taux d’alphabétisation + montée du recours à la pharmacopée traditionnelle + pénétration numérique + l’effet de rattrapage =  … aux analystes de nous dire


Rendu au terme de ce billet, vous l’aurez comprit, malgré les limites des pronostics alarmistes, ils ont le mérite d’être fondés et pour cela, il sont à considérer avec le plus grand sérieux. Il revient cependant à chaque pays africains, de rajouter à son équation propre ses éléments de contexte; afin de prendre des mesures adaptées et complètes.

Il est clair qu’une grande épreuve point à l’horizon. Camerounaise et amoureuse de l’Afrique, je prie pour que mon continent puisse surmonter cette pandémie grâce à des mesures ingénieuses, adaptées et rapides, par la vigilance et la prise de conscience collective et surtout grâce à l’auto-discipline personnelle.

(1) Euronews, titre édition du 22 mars 2020

(2) Données AFP au 15 avril 2020

« La répétition est la mère de l’apprentissage et le père de l’action, elle est donc l’architecte de l’accomplissement» Zig Ziglar

EUHcZNHXgAIjqua

4 commentaires

  1. Tres belle analyse…qu est ce qui justifie que la tragedie annoncée ne se manifeste pas encore?
    Est ce du à nos organismes?aux traitements medicinaux traditionnels que l on consomme chez nous?
    Le confinement total en Afrique…ce n est vraiment pas possible…
    A mon nous devons axés notre strategie sur la prevention et la sensibilisation de proximité.
    J insiste vraiment sur ce point de proximité.Jusque dans nos villages où y a pas d eau et d electricité,car c est vraiment important

    J'aime

  2. Bonne analyse, qui retrace quasiment l’ensemble des motifs repris par les thèses alarmistes.

    Ce texte a également le mérite (comme peu de chercheurs / médecins actuellement) de revenir sur des réalités sociétales >> à l’instar de l’utilisation de la médecine traditionnelle pour lutter contre les virus et renforcer les systèmes immunitaires.

    J’ajouterai comme à la fin de cette article du NY Times (https://www.nytimes.com/2020/04/18/world/africa/africa-coronavirus-ventilators.html#click=https://t.co/JHNOApB9vq) que cela interrogera, j’espère dans le futur les systèmes de santé de bien nombreux pays africains.

    Aimé par 1 personne

  3. Très belle article.
    Personnes jusqu’ici n’a fait d’estimation en prenant en compte le contexte Africain. Peut être qu’il n y aura pas d’hécatombe, peut être que nos anti-biotiques et anti-paludéens ont déjà boosté notre système de défense contre ce virus; personne n’en sait. Du mois personne n’a fait de démonstration scientifique. Et ça constitue aussi un gros problème dans la stratégie de riposte proposée par les gouvernement Africains. Les mesures prises chez nous s’alignent tout simplement sur les mesures prises en Europe.

    Aimé par 1 personne

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